L’industrie textile figure parmi les plus polluantes. On lui attribue plus de 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES), autant que les transports aérien et maritime réunis, une consommation d’eau potable considérable et polluée par les colorants et autres éléments de traitements (93 milliards de m3 d’eau consommé). Une accumulation de déchets non gérable, souvent concentrée dans des pays pauvres d’Afrique ou d’Asie et qui a augmenté de 420 % au cours des deux dernières décennies.
Si la production de vêtements était de l’ordre de 60 millions de tonnes (Mt) en 2015, elle dépasse les 110 Mt dix ans plus tard. Avec le développement de la mode ultra-rapide et des vêtements à prix cassés dont la fabrication est souvent faite dans des pays hors d’Europe, notamment en Asie, un pourcentage non négligeable est déjà mis au rebut sans avoir été porté. Un tiers des vêtements sont jetés au cours de la première année suivant leur achat. Ces comportements entraînent 39 Mt par an de déchets textiles post-consommation, chiffre qui pourrait être triplé en 2030.
L’économie de l’industrie textile vestimentaire (1) est l’illustration d’une économie dite « linéaire », je dirais proche du gaspillage des ressources. En effet, la mise en décharge ou l’incinération sont les principales méthodes de gestion des déchets textiles. Seuls 20 % sont collectés, dont 8% sont réutilisés et 10 % recyclés. 52 % sont mis en décharge le plus souvent à ciel ouvert et 25 % sont incinérés. On est donc bien loin d’une économie circulaire du textile, et il faut trouver, soit dans la recherche technologique, soit dans un changement de comportement, le moyen d’arrêter ou diminuer cette gabegie.
Prenons l’exemple de la France : d’après Refashion(i), l’éco-organisme chargé de la filière TLC (pour Textiles d'habillement, Linge de maison et Chaussures), 3,5 milliards d’articles ont été achetés en 2024, ils étaient 2,5 milliards en 2014, soit une augmentation de 40 % en 10 ans. Un comportement consumériste qui devient catastrophique. Environ 270 000 tonnes de vêtements sont collectés par an, la majorité est recueillie dans les bornes d’accueil (Le Relais, Emmaüs, Croix-Rouge…) et une partie est donnée aux associations. Comme il y a environ 520 000 tonnes de vêtements achetés chaque année, cela veut dire qu’on en donne 50 % ! C’est tout de même mieux que la poubelle car ils ont peut-être une chance d’avoir une nouvelle vie.
Sur ces 270 000 tonnes, près de 6 % sont revendus ou redonnés tels quels après lavage ou raccommodage comme fripes, mais une grande partie (55 %) est renvoyée comme vêtements usagés en Afrique (voir l’horreur les plages du Ghana) ou au Chili (dans le désert d’Atacama) ce qui pose des problèmes aigus d’environnement et d’éthique. Après découpage des parties solides (boutons, fermetures Éclair, agrafes), 10 % sont transformés en chiffons, 20 %, effilochés, broyés et défibrés, deviennent des matériaux de rembourrage, isolants, composites et nouvelles fibres et 10 % sont valorisés sous forme énergétique par incinération.
Les fibres obtenues sont des fibres courtes et nécessitent, pour réemploi par filage et tissage, d’être mélangées avec des fibres vierges. Seules 20 à 30 % sont réutilisables après recyclage. Au total seul environ 1 % des textiles usagés est recyclé en nouveaux vêtements. C’est bien peu, et le déferlement de vêtements à bas prix et en polyester venant de Chine complique un peu plus le paysage.
En effet Refashion finance les organismes collecteurs en leur rachetant les vêtements collectés pour recyclage avec l’argent payé au titre de la REP (responsabilité élargie du producteur) par la filière (Kiabi, Zara, Nike, Adidas…). Mais le manque de débouchés à l’exportation en Afrique et en Amérique du Sud, causé par les prix bas et la mauvaise qualité du neuf, a fait baisser le prix à la tonne à 154 € alors que les organismes collecteurs le chiffrent à 304 €. Emmaüs licencie, la collecte est en panne, les vêtements s’accumulent autour des points de collecte et laissent aux municipalités l’enlèvement qui se termine à l’incinération le plus souvent.
Le recyclage à 100 %, rêve de l’Union européenne pour 2050, est bien loin et va nécessiter une recherche et un développement technologique où les chimistes seront en première ligne.
Les vêtements sont composés de fibres. Le coton (cellulose) en représente 22 %, les fibres cellulosiques artificielles 6%, le polyester 54 %, les polyamides 5 %, la laine (kératine) et le lin (cellulose, hémicellulose et lignine) moins de 10%. Notons cependant que souvent les tissus des vêtements ont une structure composite avec des fibres de matières différentes (coton et polyester, coton et élasthanne à base de polyuréthanne, laine et polyamide…), ce qui rend leur réutilisation, soit par voie de tri, soit par voie chimique, compliquée et peu rentable économiquement.
Le recyclage mécanique peut être amélioré par un tri poussé des ballots de vêtements à l’aide de caméras à reconnaissance optique par infrarouge et spectroscopies UV pour séparer les diverses couleurs et compositions des tissus. Même aidé par l’IA, il restera difficile de différencier les mélanges de fibres naturelles avec celles de polyesters ou polyamides.
C'est le chemin qui va séparer les molécules des fibres par dépolymérisation pour pouvoir reconstituer les polymères et refaire des fibres neuves. On peut agir par hydrolyse de la cellulose pour revenir aux saccharides pour le lin et le coton, par glycolyse ou solvolyse en visant particulièrement les polyesters pour revenir aux composants initiaux du PET (polyester) tels que l’éthylène-glycol et l’acide téréphtalique.
L’hydrolyse enzymatique permet de séparer par décomposition sélective des mélanges complexes de fibres naturelles et synthétiques. Par exemple, dans le cas de fibres en coton et polyamide, une enzyme sélectionnée s’attaquera au coton en laissant intact les polyamides du mélange fibreux. En France la société Carbios est bien placée dans ce domaine.
Par pyrolyse à haute température en l’absence d’oxygène les déchets textiles sont transformés en syngas (H2 +CO), précurseur d’hydrocarbures ou d’alcools. Selon la température et de la pression, la pyrolyse peut donner un liquide proche de la coupe pétrolière du naphta riche en hydrocarbures légers.
Ces pistes de recyclage font l’objet de recherches académiques et industrielles. Il faut bien reconnaître qu’elles font appel soit à des solvants, soit à des dépenses d’énergie parfois incompatibles avec des méthodes respectueuses de l’environnement et entraînent des coûts de traitements difficilement compatibles avec les prix pratiqués dans l’industrie textile. Aussi faut-il une réglementation européenne et nationale qui force le recyclage et le rende obligatoire.
Le 8 juillet 2026 a été votée en France la loi visant à réduire l’impact sur l’environnement de la « mode ultra express », à inciter les consommateurs à avoir une attitude responsable et à imposer aux producteurs une limitation de la publicité. On y trouve notamment une pénalité d’éco-contribution sur les produits, qui augmentera progressivement jusqu’en 2030, pouvant atteindre une pénalité de 12 € par article en 2026 et jusqu’à 50 % de la valeur du produit, une interdiction de la publicité à partir du 1er janvier 2027 et des amendes dissuasives pour les influenceurs et influenceuses ainsi qu’un affichage du lieu de fabrication et de son incidence sur l’environnement. Une subvention de plusieurs millions d'euros est normalement en 2026 prévue pour aider la collecte.
Cette loi s’inscrit dans une réglementation européenne plus large qui, depuis 2025, impose :
L’objectif est aussi d’encourager financièrement une filière en créant des conditions économiques susceptibles de faire passer le recyclage textile à l’échelle industrielle.
Il n’en est pas moins vrai que le recyclage n’est pas écologiquement neutre et qu’il peut aussi avoir un effet contre-productif en laissant imaginer que c’est la solution pour que les comportements de consommation n’évoluent pas. Face à la surconsommation et la surproduction d’articles de modes, on nous propose la règle des 5 puis des 10 R : « Refuser, Repenser, Réduire, Réutiliser, Réparer, Reconditionner, Remanufacturer, Réemployer, Recycler, Recover (valoriser) ».
Alors c’est décidé ? Pour l'automne, vous gardez votre vieux manteau ou, pour en changer, vous allez dans une boutique de fripes ?
(i) Site de l’organisme Refashion pour les particuliers https://refashion.fr/ et pour les professionnels https://pro.refashion.fr/
Pour en savoir plus
(1) Le textile, un matériau multifonctionnel, G. Némoz, Colloque Chimie et habitat, Fondation de la Maison de la Chimie (2011)
(2) Recyclage dans le secteur textile – les fondamentaux, Techniques de l’ingénieur (2019) et Recyclage dans le secteur textile, S. Crutel, E. Pretet, Techniques de l’ingénieur (2021)
(3) Zoom sur le recyclage mécanique des plastiques, J.-Cl. Bernier et F. Brénon, Mediachimie.org
(4) Zoom sur le recyclage chimique des plastiques, J.-Cl. Bernier et F. Brénon, Mediachimie.org
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