N₂O – protoxyde d’azote – STOP : DANGER !

Date de publication : Mercredi 15 juillet 2026
Rubrique(s) : Éditorial

Un gaz sympa détourné ?

Le protoxyde d’azote N2O a été découvert par Joseph Priestley en 1772. Près de trente ans plus tard, vers 1799-1800, Humphry Davy en met en évidence les propriétés euphorisantes (1), mais c’est un dentiste, Horace Wells, qui découvre en 1844 qu’il peut être utilisé comme anesthésiant. Après quelques échecs en milieu médical, il fallut les études de William T. G. Morton en anesthésie pour que l’éther en 1846, puis le chloroforme en 1847 soient utilisés en chirurgie. S’ensuivirent des progrès importants en médecine chirurgicale, la douleur et l’infection étant alors les deux grandes limites de la chirurgie. C’est en réalité à partir des années 1960-1980 que l’usage médical du protoxyde d’azote s’est répandu et fut réglementé en l’associant à l’oxygène dans un mélange équimolaire d’oxygène et de protoxyde d’azote (MEOPA), éliminant le risque d’asphyxie.

C’est donc a priori un composé de l’azote plutôt sympathique, sous pression il sert même en cuisine dans les cartouches métalliques des siphons pour la crème chantilly. Alors pourquoi sa vente aux particuliers hors utilisation médicale est-elle strictement réglementée et des interdictions de vente, de détention et de transports sont actuellement examinés par le Parlement au sein de la loi RIPOST ? C’est que, dans les années 2000, des bandes de joyeux lurons ont détourné ce gaz « hilarant » pour de joyeuses soirées « inhalantes » entre amis. D’abord plutôt modérés, ces détournements ont pris de l’ampleur après le Covid, et depuis 2020 ces usages d’inhalation ont pris carrément un caractère d’addiction pour certaines populations dont les jeunes, y compris les adolescents, pour devenir un véritable fléau sanitaire semblable à celui de la drogue.

Les caractéristiques d’une drogue dangereuse

Sa consommation régulière entraîne des troubles neurologiques graves : pertes d’équilibre, trous de mémoire, comportement erratique, perte de connaissance… Les signalements d’addictovigilance ont été multipliés par 3 entre 2020 et 2023 et les cas graves par 3,8 (i) . Les accidents routiers se multiplient, brisant les familles. Plusieurs de ces accidents impliquant des jeunes hommes ont fait la une des journaux car des bonbonnes de gaz hilarant avaient été retrouvées dans les véhicules accidentés. La Sécurité routière pointe les effets nocifs sur le conducteur : après quelques minutes de fou rire, viennent les vertiges et engourdissements, les troubles visuels, le trou noir et la perte du contrôle de la vitesse.

La loi n°2021-695 du 1er juin 2021 interdit la vente de protoxyde d'azote aux mineurs, sous peine de 3 750 euros d'amende. Puis l’arrêté du 19 juillet 2023 a fixé les quantités maximales autorisées à la vente aux particuliers (cartouches ≤ 8,6 g, boîte de 10 maximum), avec une entrée en vigueur au 1er janvier 2024. Un congrès « PROTOSIDE - NOxForum » de deux jours en mars à Lille a réuni médecins, professionnels de santé, pouvoirs publics et juristes en vue d’une action coordonnée pluridisciplinaire sur ce fléau qui touche principalement les jeunes majeurs et mineurs. Le projet de loi RIPOST en cours d’examen par les assemblées prévoit d’alourdir les peines concernant la prise de N2O, mais aussi la détention et le transport. Le gouvernement à lancé en avril 2026 une campagne nationale : « Proto : on passe vite du rire aux larmes ».

En effet, les offres se multiplient sur internet : des bonbonnes de grande contenance, parfois avec des goûts fruités et festifs, sont achetées sans aucun contrôle et se retrouvent après usage dans les déchets ménagers. C’est par ailleurs un gaz à effet de serre (2) presque 300 fois plus actif que le CO2, sa concentration de l’ordre de 340 ppb (parties par milliard) (ii) ne fait qu’augmenter et des publications l’impliquent également dans la destruction de la couche d’ozone (3) qui nous protège des rayonnements UV. Ces addictions sont donc des actes anti-écologiques qui touchent non seulement les auteurs mais la planète entière.

Une charge pour l’environnement

Pour insister sur ce caractère nuisible à l’environnement un énorme problème est posé aux collectivités territoriales chargées de l’élimination des déchets ménagers (4). Ce sont plus de 25 000 explosions qui ont été constatées en 2025 par le Syctom, syndicat de traitement des déchets de l’agglomération parisienne, dans les fours de ses trois incinérateurs, dans lesquels sont entrées un million de bonbonnes de protoxyde d’azote. On les retrouve ensuite, éventrées et enduites de cendre, dans le mâchefer (5). Ces explosions ont provoqué des casses sur les équipements et des arrêts, l’enfouissement de 150 000 tonnes de déchets non valorisés thermiquement et une perte financière de l’ordre de 15 millions d’euros.

Les réponses des sociétés de traitement des déchets et de recyclage sont diverses. La première est de fixer sur les bennes de collecte des caméras avec intelligence artificielle qui repèrent les cartouches de gaz et alertent les opérateurs pour les séparer avant traitement. La seconde est de mettre au point une méthode permettant de vider le gaz restant et de l’éliminer proprement. Un prototype vient d’être inauguré dans le Vaucluse par Suez et plusieurs dizaines d’acteurs privés et publics. Après collecte et séparation des cartouches, le gaz est aspiré puis stocké avant d’être traité thermiquement :

(2N2O → O2 + 2N2) l’oxygène et l’azote rejoignent leur état naturel.

Les parties métalliques et plastiques des cartouches sont ensuite séparées et conduites vers le stockage avant recyclage. Ces opérations demandent un investissement conséquent et un coût de l’ordre de 10 à 50 euros par bonbonne qui sera répercuté sur la TEOM (taxe d’enlèvement des ordures ménagères) que nous payons tous annuellement.

Évidemment des voix se font entendre pour juguler « ce pognon de dingue » et empêcher la vente libre du protoxyde d’azote. Une association à l’initiative du chef parisien Yannick Alléno (qui a perdu son fils tué par un chauffard et qui milite contre la violence routière) attaque en justice le fabricant chinois Zhuzhou Xingye Chemical et son importateur polonais IVM Firma Handlowa afin qu’ils cessent leurs activités en France sous peine d’astreinte.

Le protoxyde d’azote est maintenant traité comme une drogue par les pouvoirs publics, sans être pour autant, et pour le moment, classé comme stupéfiant. Espérons que l’arsenal législatif et la campagne de santé publique aient une influence sur la diminution du nombre d’utilisateurs, en particulier par les mineurs et jeunes adultes. Il reste à nous, chimistes, à trouver une réaction et un test de dépistage du N2O à mettre à disposition des forces de l’ordre (6) lors des contrôles, comme pour le dépistage de l’alcoolémie ou des stupéfiants, un outil de dissuasion supplémentaire.

Jean-Claude Bernier et Catherine Vialle
Juillet 2026

 

(i) Le proto, des cas d’intoxication toujours en augmentation, Santé publique France (2025)
(ii) Evolution du N2O, sur le site Global Monitoring Laboratory

 

Pour en savoir plus
(1) La découverte des propriétés du gaz hilarant par Humphry Davy (1778–1829)<
(2) Chimie atmosphérique et climat, Guy P. Brasseur, Colloque Chimie et changement climatique, novembre 2015, Fondation de la Maison de la Chimie
(3) L’ozone : bon ou mauvais  ? Question du mois, Mediachimie.org (août 2020)
(4) Recyclage et valorisation des déchets, Chimie Paris n°340 (2013) 
(5) Tri et valorisation des mâchefers d’incinération des ordures ménagères ; exemple de l’installation de Pierrefeu du Var, H. Antonsanti, Colloque Chimie, Recyclage et Economie circulaire, novembre 2023, Fondation de la Maison de la Chimie
(6) La police scientifique, F. Dupuch, Colloque Chimie et Expertise : sécurité des biens et des personnes, février 2014, Fondation de la Maison de la chimie

 

Crédit illustration : catalyseur7 / Adobe Stock