Comment restaurer des meubles d'art ?
La chimie joue un rôle essentiel dans la restauration de meubles. Voici comment elle apporte une valeur ajoutée à cette activité :
- Adhésion et réparation solides avec les colles chimiques
- Restauration esthétique avec les révélateurs de couleur et les teintures chimiques
- Protection des matériaux avec les vernis, les couches de protection ou les traitements antifongiques
- Nettoyage et décontamination avec des solvants et produits chimiques pour éliminer les anciennes couches de peintures ou vernis
Concernant la restauration des meubles pour les musées nationaux, les artisans d’art doivent respecter de plus des critères fixés par la déontologie spécifique à cette activité. Ces critères sont :
- Réversibilité de la réparation
- Conservation du matériau d’origine
- Absence d’interprétation de ce qui n’existe plus sur le meuble
- Stabilité dans le temps de la réparation
- Compatibilité des matériaux introduit dans la réparation
- Intervention a minima pour conserver le meuble en l’état plutôt qu’une restauration destructrice du meuble d’origine
- Lisibilité d’intervention
Bien que toute intervention humaine sur le meuble perturbe le principe de conservation, l’artisan d’art va s’atteler à respecter ces principes et la chimie va apporter des solutions techniques pour conserver les meubles le plus possible dans leur état initial. Illustrons par des exemples concrets le choix des produits chimiques utilisés et le respect de ces principes. Parfois certaines réparations répondent à un critère mais ne permettent pas toujours d’en respecter un autre par exemple la stabilité dans le temps d’une réparation.
Intervention a minima
Le principe de conservation de l’état initial du meuble est supérieur à celui de la restauration afin de garder l’authenticité du meuble. C’est une différence majeure entre un meuble de musée et un meuble pour la vie courante.
L’expert utilise la datation au carbone 14 pour vérifier l’origine du bois mais lorsqu’une restauration a nécessité de tremper le bois dans la résine, la traçabilité est perdue.
Réversibilité de la réparation
La réversibilité implique que la colle utilisée lors de la réparation puisse être retirée plusieurs décennies plus tard. Pour cela, des colles aqueuses sont fabriquées à partir de poisson (peau, arêtes, cartilage) ou de peaux de lapins (extraction du collagène sous forme de gélatine) ou à partir des os de bovins et d’ovins. En effet, il sera possible de redécoller les pièces avec de l’eau comme unique substance.
En fonction de l’origine de la colle, ses propriétés mécaniques seront différentes (élasticité, thermofusible ou mécanique).
Par exemple, pour les dorures sur bois, une colle de lapin sera privilégiée car elle est à l’état liquide plus facile à manipuler et moins cassante que la colle de poisson ou d’os de bovins. Ces dernières sont utilisées lorsque des tenues thermiques sont demandées.
Conservation du matériau d’origine
Pour le bois vermoulu, le commun des mortels chercherait à utiliser un morceau de bois le plus proche possible du bois du meuble (essence, veines, couleur) et remplacer la partie vermoulue. L’artisan d’art préfèrera une résine acrylique qui va pénétrer en profondeur pour renforcer le bois au cœur. Le polymère est polymérisé dans le solvant avant l’introduction dans le bois.
Stabilité dans le temps
L’utilisation de matériaux réticulés génère une réparation irréversible et répond alors au critère de stabilité mais elle est opposée au critère de réversibilité. Ainsi le choix d’une résine réticulée créé un dilemme où deux critères rentrent en concurrence.
Compatibilité des matériaux
L’acidité du bois varie en fonction des essences. Une acidité élevée, (pH ≤ 4), peut accélérer la détérioration de certaines finitions. C’est notamment le cas avec des produits à base de résines acryliques. Un durcissement trop rapide a pour conséquence de diminuer les performances du film tapissant par exemple l’intérieur des galeries générées par les insectes. Cela concerne tout particulièrement le chêne(i) qui fait partie des essences acides et qui est très utilisé dans le mobilier d’art. Ainsi selon l’essence du bois il est parfois nécessaire de réaliser un prétraitement adéquat avant l’application du système de finition afin d’éviter une interaction défavorable entre les composants du bois et la finition, et de permettre ainsi un séchage et une adhérence suffisante de cette finition.
Il faut aussi tenir compte de la présence d’autres matériaux au contact avec le bois comme les métaux (laitons, bronzes dorées, étain, clous de fixation en fer…)(ii).
Lisibilité d’intervention
Un expert doit être capable d’identifier la partie du meuble d’origine des différentes interventions au cours de la vie du meuble. Ainsi, pour une marqueterie avec une écaille de tortue manquante, la restauration fera intervenir une écaille synthétique à base de résine époxy ou résine acrylique.
Par exemple, la traçabilité de la restauration du retable, de Saint-Laurent-du-Médoc en Gironde, a pu être assurée car elle était très documentée.

Photo du retable, de Saint Laurent du Médoc en Gironde - Crédit René Hourdry
Sur un autre retable dans le musée de Florence, des éclats de résine avec l’addition de marqueur UV ont été utilisés afin de pouvoir visionner, avec une lampe UV, les matériaux d’origine des réparations. Dans un autre cas, une pièce en résine époxy remplace un bout de marqueterie permettant de bien différencier la réparation du meuble d’origine.
Absence d’interprétation de ce qui n’existe plus sur le meuble
S’il manque des éléments sur une œuvre d’art, par exemple une main tendue, et en l’absence de photo, on ne doit pas chercher à interpréter. L’œuvre d’art doit rester en l’état sans la main.
Perspectives
L’impression 3D permet d’encore mieux respecter les principes de déontologie. Par exemple, pour remplacer les feuillages en bois des sculptures du retable de Saint-Laurent-du-Médoc, une nouvelle pièce scannée a été réalisée à partir de poly-acide lactique biosourcée en mélange à du pin des Landes. Dans ce cas, le bois d’origine n’est pas conservé, seule la partie abimée l’est. Esthétiquement il n’y a pas de différence, mais l’expert verra la nature de la réparation.
Nous remercions Aurélie BOYER, docteur en chimie exerçant le métier d’ébéniste d’art, pour nous avoir expliquer son métier et l’apport de la chimie dans la restauration de meuble d’art.
(i) On pourra consulter la ressource Singularités du bois et répercussions sur les systèmes de finition (PDF) de S. Charron (CSTC) sur le site de Buildwise.be (anciennement CSTC). L'article mentionne des bois extérieurs pour la construction comme le chêne, le noyer, le pin…, bois qui sont aussi utilisés en meubles d’art. Sont "galement indiquées les acidités des différentes essences de bois.
(ii) On pourra consulter avec intérêt des exemples réalisés sur le site du Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France (C2RMF), par exemple pour le mobilier du XVIIIe siècle.
Pour en savoir plus
- Dans la médiathèque numérique de l’Institut National du Patrimoine, avec le mot-clef Bois, il est présenté des exemples de réalisation
- Zoom sur l'archéologie du bois : quelques exemples de conservation et de datations de bois archéologiques, J.-P. Foulon, Mediachimie.org
Crédits illustrations :
- Secrétaire d'époque, RomainQuéré / Adobe Stock
- Retable de l'église Saint-Laurent à Saint-Laurent-du-Médoc, René Hourdry, licence CC-BY-SA 4.0, site monumentum.fr