Les vendanges de 2026 sont-elles hâtives ?

Date de publication : Vendredi 28 août 2026
Rubrique(s) : Éditorial

Une amie en vacances m’annonce, début août, qu’elle doit abréger son séjour dans l’Ouest et regagner les coteaux de l’Est car son mari viticulteur en Champagne lui a appris que les vendanges seront plus précoces alors que nous sommes encore loin de septembre. Au téléphone, j’apprends par des amis de Ribeauvillé (68) que les vendanges en Alsace débuteront aux alentours du 17 août. Je ne peux que faire la comparaison à l’aide de mes souvenirs strasbourgeois, lorsqu'en 1974, avec une bonne équipe, nous allions couper et recueillir les grappes de raisin vers le 10 octobre, alors que voletaient quelques flocons sur les coteaux de Heiligenstein ! Il est de plus en plus clair qu’avec le réchauffement climatique, les dates des vendanges, que ce soit dans le Bordelais, en Champagne ou en Alsace, ont avancé de plus de 24 jours en 50 ans.

La date des vendanges en 2026 est-elle historiquement précoce ?

Y a-t-il eu précédemment des périodes analogues ? Souvenons-nous d’une période récente. Prenons l’exemple de la Champagne : alors que les vendanges débutaient en général entre le 3 et le 10 octobre, lors d’étés particulièrement chauds elles furent avancées : en 1976 au 31 août, en 2003 au 27 août et assez durablement depuis 2020 à fin août début septembre au lieu d’octobre. Penchons-nous aussi sur les ouvrages d’Emmanuel Le Roy Ladurie qui, comme historien du climat, a utilisé largement les données de la phénologie de la vigne comme des indicateurs fiables de la variabilité climatique. C’est l’un de ses disciples, Emmanuel Garnier (1), qui a épluché des milliers d’archives municipales du XVIᵉ au XIXᵉ siècle traitant des bans de vendanges bisontins qui relevaient de décisions d’élus.

Ce travail d’historien montre que la moyenne se situait au 7 octobre en année normale, alors qu’en 1540 la chaleur fut telle que le ban fut avancé au 3 septembre. De même, en 1719, la sécheresse entraîna une vendange précoce, le 4 septembre, et l’année 1822 apparaît exceptionnelle, avec des vendanges le 28 août. Au XVIIᵉ siècle, après 1650, on relève de nombreuses dates postérieures au 7 octobre. Ces vendanges tardives peuvent être l’indice d’années pluvieuses et de gels printaniers correspondant à un refroidissement général, un petit âge glaciaire succédant à l’optimum médiéval.

Ces variations climatiques se retrouvent aussi dans les archives de Dijon (1372-1500), où les dates de vendanges varient de plus d’un mois : tardives en 1436 et 1448 (vers le 20 octobre), avancées en 1420 et 1472 (fin août et début septembre) au lieu d’une moyenne située fin septembre. Emmanuel Garnier (2) souligne cependant que certaines dates n’ont rien à voir avec la météorologie, mais sont dues à des facteurs extérieurs comme les guerres de Religion, le passage dans le Jura des soldats suisses, les épidémies comme la peste noire qui a emporté un tiers à la moitié de la population européenne au milieu du XIVᵉ siècle et fait annuler plusieurs années les vendanges en raison du grand nombre de morts parmi les vignerons. Plus près de nous, l’éruption du volcan indonésien Tambora en 1815 envahit de cendres et d’aérosols soufrés toute l’atmosphère de la planète et donne une année 1816 « sans été », sans vendanges, sans vin et sans récoltes. Des famines et des révoltes éclatent partout et pas seulement en Europe ; on touche alors à l’aspect sociologique du climat.

Les conséquences économiques et sociales

La vigne et le vin (3) ne sont pas seulement des vecteurs économiques  : c’est aussi une histoire d’hommes et de femmes attentifs à la vinification, aux soins de la plante, au choix des cépages…

La maturité précoce de 2026 lance un défi au monde viticole français (4) déjà en difficulté : manque de vendangeurs en août, nécessité de vendanger la nuit ou très tôt le matin pour profiter des températures plus basses, après un hiver pluvieux, un printemps trop doux et un été chaud et sec favorisant le stress hydrique de la vigne. S’y ajoutent les droits de douane aux USA et en Chine, la déconsommation du vin en Europe, l’inflation des prix des intrants qui fragilise la trésorerie des entreprises. Les défaillances d’entreprises viticoles augmentent en 2025 et 2026 ; les opérations d’arrachage se multiplient dans le Bordelais. Seule éclaircie : les canicules et les étés chauds favorisent la consommation des blancs et rosés bien frais avec le succès du vin au verre et des apéritifs dînatoires ; ainsi leur production vient de dépasser celle des rouges.

L’adaptation au goût des consommateurs et les températures plus élevées lors de la maturation du raisin ont des conséquences. La teneur en alcool a augmenté partout de 0,5 à 1 degré et l’acidité a conjointement diminué entre 0,5 g/L et 1 g/L. Une nouvelle production, celle des vins désalcoolisés (5), vient à la rencontre d’une clientèle plus jeune.

Le réchauffement climatique favorise la migration des aires viticoles vers le nord dans l’hémisphère nord et vers le sud dans l’hémisphère sud. En 2015, une réglementation européenne a modifié le régime des droits de plantation qui permet la culture de vignes dans des régions historiquement non viticoles. C’est ainsi que des crus bretons sont apparus depuis quelques années, favorisés par une augmentation des températures moyennes du climat breton. Les statistiques montrent en effet que la température moyenne de Rennes entre 1990 et 2020 s’est établie à 12,4 °C tout à fait comparable à 12,5 °C qui était celle de Bordeaux entre 1951 et 1980. Même si on ne peut assimiler le climat du Bordelais à celui de Bordeaux, ni le climat breton à celui de Rennes la comparaison en moins de 50 ans est édifiante et permet d’imaginer des crus bretons de qualité avec l’aide et l’expérience des œnologues girondins !

Mais n’oublions pas : « L’abus d'alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération ».

J.-C. Bernier
Août 2026

 

Pour en savoir plus 

(1) La phénologie et la reconstruction des climats passés : l’exemple des bans bisontins 1525 – 1847, E. Garnier, Images de Franche-Comté, 2011, n°44, p. 8-13 ⟨hal-00668692⟩.

(2) Fluctuations climatiques extrêmes et sociétés au cours du dernier millénaire, E. Garnier, Colloque Chimie et changement climatique, Fondation de la Maison de la Chimie, novembre 2015

(3) Zoom sur la vinification, B. Médina, J. Gaye et J.P. Dal Pont, Collection Zoom sur… (Mediachimie.org, septembre 2019)

(4) De la vigne au verre tout un art, B. Médina, J. Gaye et J.P. Dal Pont, collection Réaction en un clin d’œil (Mediachimie.org)

(5) Comment fabrique–t-on du vin « désalcoolisé », J.P. Foulon, collection Question du mois (Mediachimie.org, juin 2025)

 

Crédit illustration : pxhere / Licence CC0