Pourquoi doit-on régler la température de son chauffe-eau à au moins 55 °C ?
Faut-il vraiment l’amener à une température telle qu’on est obligé de la couper de beaucoup d’eau froide pour ne pas s’ébouillanter, et pourquoi, à l’époque où il faut économiser l’énergie, en dépenser tant in fine inutilement ?
C’est une question de sécurité
Entre le 21 et le 24 juillet 1976, à Philadelphie, se tenait un congrès de légionnaires dans un immense hôtel, dont la climatisation était vieillissante. Dès le 23 juillet, quelques légionnaires souffrent d’un « mauvais rhume ». Le 30 juillet, on déplore 4 morts de pneumonie, ils sont 16 le 2 août. Au terme de cette première épidémie, on comptabilise 182 cas, dont 29 morts. « La peur a réservé une chambre à l’hôtel Bellevue », dit la presse !
Malgré la venue de près de 4.000 enquêteurs, dont 200 épidémiologistes, aucun agent infectieux n’est détecté, malgré une véritable enquête policière. C'est le 27 décembre, en examinant un prélèvement du poumon d'un organisateur décédé, qu’un microbiologiste observe une nouvelle bactérie, de culture difficile, dénommée quelques années plus tard Legionella pneumophila en souvenir des premiers patients. Le biotope(i) de cette bactérie est l'eau douce, et le système de climatisation de l’hôtel était le responsable.
Explications
Le microbiologiste américain a ensemencé un cobaye avec le prélèvement, puis a mis en culture les germes sur des œufs [1]. La bactérie, nommée Legionella, est un très petit bacille aérobie Gram négatif [2]. Elle se divise très lentement, environ 4 heures, contre 20 à 30 minutes pour la plupart des germes. C’est pourquoi il a été difficile de l’observer.
Elle possède des gènes codant pour des protéines proches de ses hôtes connus, les amibes et l’homme, d’où sa capacité d’adaptation à ces hôtes. Ainsi, elle peut se retrouver dans des amibes(ii) où elle s’abrite dans des vacuoles et résiste aux stress environnementaux. On peut aussi la voir former des biofilms(iii) flottant à la surface des eaux douces qui peuvent aussi se trouver dans des gîtes anthropiques(iv) comme les tours aéroréfrigérantes et les eaux chaudes sanitaires.
La bactérie est caractérisée par une remarquable thermo-tolérance : elle commence à se multiplier à partir de 25 °C jusqu’à 45 °C et peut survivre jusqu’à 60 °C. Mais elle est détruite à partir de 70 °C.
Les Legionella, potentiellement présentes dans l’eau froide à usage domestique en très faible concentration, pourront s’y multiplier si les conditions de température le lui permettent. L’eau chaude contaminée devient dangereuse lorsqu’elle est transformée en aérosols : c’est le cas par exemple des douches, spas, brumisations, fontaines décoratives, ou les dispositifs de lavage de voitures, les jets utilisés en dentisterie…
La transmission
La transmission à l’Homme se fait par voie respiratoire via l’inhalation d’un aérosol d’eau chaude contaminée par des Legionella. Tout sujet sain est normalement capable de se défendre grâce aux macrophages pulmonaires qui sont les « fées du logis du poumon » et détruisent les microorganismes qu’ils ont ingérés. Mais s’il y a des anomalies chez l’hôte, ou si la souche infectante est particulièrement virulente, ou si la concentration bactérienne est élevée, le macrophage, débordé, se transforme en « hôte accidentel » et les bactéries s’y multiplient.
Même si elle est maintenant bien comprise, la maladie est toujours à risque : 2133 cas en France en 2018, 2201 en 2023, dont 196 décès. 39 % des cas viennent d’une exposition à risque (séjour dans un hôpital, un établissement de personnes âgées, un établissement de tourisme) [3].
La légionellose n’est pas une maladie transmissible d’homme à homme, mais une pneumopathie opportuniste(v) dont la survenue dépend de facteurs individuels : personnes ayant un système immunitaire très affaibli, comme les personnes subissant une greffe d'organe, une chimiothérapie ou porteuses du VIH. Trois facteurs favorisants sont le tabagisme (45 % des cas), le sexe masculin (75 % des cas) et l’âge (rare chez l’enfant et chez les moins de 20 ans). C’est une maladie grave, avec une mortalité de 10 %, d’où l’importance d’un diagnostic précis dans un but thérapeutique mais aussi dans un objectif de surveillance. Elle fait partie du registre des Maladies à Déclaration Obligatoire.
| Nombre de cas | 1939 |
| Espèce isolée | L. Pneumophila LP1 : 1 792/1 939 |
| Âge médian | 67 ans |
| Sexe ratio H/F | 2,3 (2 fois plus d'hommes que de femmes) |
| Incidence |
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| Létalité | 9% |
| Diagnostic |
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| Facteurs de risque |
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| Profil |
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Données épidémiologiques des cas de légionellose en 2024 extraites
de « Données de Santé publique France » (2025) [3]
En France et en Europe, ainsi qu’aux USA, on constate une augmentation des cas de légionellose. Cela s’explique aisément :
- Les Legionella existaient très certainement dans les eaux environnementales bien avant la survenue de l’épidémie de Philadelphie, mais elles étaient méconnues car elles n’avaient pas encore eu l’occasion de rencontrer l’Homme.
- C’est l’Homme qui, avec l’eau chaude et la multiplicité de ses usages dans un but de confort et d’agrément, a fait éclore un nouveau risque, totalement imprévisible.
- Les Legionella étant ubiquitaires dans les eaux douces environnementales, leur éradication dans l’environnement est impossible.
Précautions à prendre
Il n’y a pas de vaccination possible. Toute la stratégie de prévention repose sur des mesures individuelles ou collectives, et il est de la responsabilité de tous de faire appliquer les règles de bon usage de l’eau chaude pour prévenir la contamination :
- Il faut maîtriser en permanence la température des eaux chaudes des ballons qui doit être : > 55 °C en sortie de production et supérieure à 50 °C en tout point de distribution.
- Il faut assurer une maintenance et une surveillance régulières des installations d’eau chaude : supprimer la stagnation de l’eau dans les canalisations, vérifier l’absence de corrosion des tuyaux et d’entartrage au niveau des embouts des robinets et des pommeaux de douche et remédier au mauvais entretien du réseau.
- La température de l’eau froide doit être à inférieure à 20 °C.
Prévention individuelle « chez soi ». En plus des règles ci-dessus, deux précautions importantes :
- Après une absence prolongée (post-vacances !), il est indispensable de laisser couler l’eau chaude de la douche pendant plusieurs minutes.
- Faire attention aux points d’eaux rarement utilisés, qui sont des réservoirs potentiels de Legionella.
Nicole Moreau
(i) Le biotope est le milieu dans lequel un organisme peut vivre et se développer.
(ii) Les amibes sont des organismes monocellulaires, mais eucaryotes, c’est-à-dire possédant un noyau.
(iii) Un biofilm est une communauté multicellulaire plus ou moins complexe de micro-organismes, adhérant entre eux.
(iv) Construits par l’homme.
(v) Une pneumopathie est une maladie des poumons ; une maladie communautaire se développe chez un groupe de personnes vivant en communauté.
Références
Pour un article très complet et récent, voir [4] et [5].
[1] Thomas G. & Morgan-Witts M., Trauma – The search for the cause of Legionnaires’ disease. Arrow Books, 1981 ; Thomas G. & Morgan-Witts M., Trauma – A la recherche d’un virus assassin, Traduction française par Destanque P., Ed. Encre 1982.
[2] Zoom sur les bactéries et les antibactériens, N. Moreau (Mediachimie.org)
[3] Bulletin Légionellose en France en 2024. Édition nationale. Santé publique France, 13 pages, 16/09/2024 (document PDF à télécharger)
[4] « The Philly Killer » : Émergence de Legionella pneumophila, bactérie ubiquitaire de l’environnement sur le site Encyclopédie de l’environnement
[5] Légionellose sur le site du ministère de la Santé
Crédit illustration : Hotel Bellevue-Stratford en 1976. Domaine Public.